Léna regarda mon téléphone sans s’approcher.
Je lui montrai un virement. Puis celui du mois précédent. Et celui d’avant.
—Je croyais que tu recevais cet argent, dis-je.
Elle secoua la tête.
—Mamie disait que tu en avais assez de payer pour moi.
La conseillère nous laissa quelques minutes seuls. Je demandai d’abord à Léna si elle avait faim. Elle hocha la tête, honteuse, et je compris que nous aurions le temps de parler après qu’elle aurait mangé.
Lorsqu’Odette entra, Léna était assise devant un vrai repas.
Ma mère vit les relevés sur la table.
—Tu aurais dû m’appeler avant de venir, dit-elle.
—C’est ce que je fais depuis cinq ans.
Je lui montrai la demande portant ma fausse signature. Elle affirma avoir seulement voulu simplifier les échanges avec l’école.
Mais ce n’était pas le seul document.
Les semaines suivantes, avec l’aide d’une avocate, je repris les virements un par un. Une grande partie de l’argent envoyé pour Léna avait servi à payer les mensualités d’un appartement acheté au nom de mon frère. Les dépenses scolaires qu’Odette me décrivait dans ses messages n’avaient, pour beaucoup, jamais existé.
Elle avait également gardé des lettres que Léna m’avait écrites.
Je les trouvai dans une boîte au fond d’une armoire : ses dessins lorsqu’elle était plus jeune, une invitation à un spectacle, puis des pages de plus en plus courtes.
Dans la dernière, elle demandait seulement : Est-ce que je peux venir te voir ?
Je n’avais reçu aucune de ces lettres.
Odette m’avait dit que Léna refusait mes visites. À Léna, elle répétait que je travaillais trop pour penser à elle. Le faux numéro dans le dossier scolaire empêchait qu’un professeur m’appelle directement.
Quand je confrontai ma mère, elle parla de sacrifices, de factures et de tout ce qu’elle avait fait pendant mon absence.
Elle avait effectivement élevé Léna pendant que j’étais loin. Cela ne lui donnait pas le droit de prendre son argent et de lui faire croire que je ne voulais plus d’elle.
Je fis les démarches pour que Léna vive avec moi. Je changeai de poste afin de travailler dans la même ville et organisai son retour avec elle, sans lui demander d’oublier les années passées.
L’enquête sur les fonds continua. Mon frère soutint qu’il ignorait d’où venait l’argent utilisé pour son appartement. Odette dut répondre des documents et des sommes détournées.
Léna ne me pardonna pas en une journée.
Un soir, elle me demanda pourquoi je n’étais pas venu vérifier par moi-même.
Je n’avais aucune bonne réponse.
—J’aurais dû venir, dis-je. Je suis désolé de t’avoir laissée seule avec ce qu’on te racontait.
Elle garda les yeux fixés sur son cahier, puis poussa vers moi un exercice qu’elle n’arrivait pas à terminer.
Je m’assis à côté d’elle.
C’était une petite chose, après cinq ans d’absence. Mais cette fois, lorsqu’elle avait besoin de moi, j’étais là.
