Mathieu regarda l’avocate, puis Inès.
—Élise, on peut parler chez nous.
—Nous allons parler ici, répondis-je. Tu voulais un témoin extérieur. Elle est là.
Inès se leva si vite que le fauteuil tourna sur lui-même.
—Tu m’as dit que vous étiez séparés.
Mathieu ne répondit pas.
L’avocate ouvrit la chemise tombée au sol. Elle en sortit une copie de la procuration. La signature ressemblait à la mienne, mais je n’avais jamais vu ce document.
Depuis la veille, nous avions prévenu la banque et demandé le blocage des nouvelles opérations exigeant mon accord. L’avocate avait également fait conserver les pièces nécessaires à une expertise.
Mathieu essaya d’expliquer qu’il s’agissait d’une simple mesure de protection pour l’entreprise.
—Alors pourquoi as-tu créé une seconde société ? demandai-je. Et pourquoi lui as-tu transféré nos meilleurs contrats ?
Son visage se ferma.
Inès recula vers le miroir. Pendant des mois, elle avait cru connaître les secrets de Mathieu. Elle découvrait qu’il lui avait caché le plus simple : il vivait toujours avec sa femme.
Mais elle savait pour les emprunts. Elle connaissait l’appartement et la voiture payés par l’entreprise. Quand l’avocate lui demanda de conserver les messages échangés avec Mathieu, elle accepta après un long silence.
L’enquête financière prit plusieurs semaines.
Elle montra que Mathieu avait utilisé l’argent de la société pour financer sa vie avec Inès. Le projet de procuration devait lui permettre d’engager mes économies sans m’en informer. La signature était fausse ; les emprunts furent stoppés avant leur versement.
Je déposai plainte et demandai le divorce.
Le plus difficile ne fut pas de quitter Mathieu. Ce fut de regarder mes relevés et de comprendre pourquoi je nettoyais un cabinet dentaire le samedi alors qu’il payait un appartement, une voiture et des voyages avec l’argent de notre entreprise.
Un soir, je retrouvai dans mon agenda toutes les confidences d’Inès. Au début, mes notes tenaient sur deux lignes. À la fin, elles remplissaient des pages entières.
Elle revint au salon une dernière fois, sans rendez-vous et sans bague.
—Je suis désolée, dit-elle. Je ne savais pas qui tu étais.
Je posai mon agenda fermé entre nous.
—Tu savais qu’il voulait laisser des dettes à sa femme.
Elle baissa les yeux.
Je ne lui demandai pas de partir en colère. Je ne lui offris pas non plus le pardon qu’elle espérait peut-être recevoir.
Quelques mois plus tard, je repris seule les comptes de l’entreprise avec l’aide de personnes en qui j’avais confiance. Je continuai quelque temps à ouvrir le salon et à travailler au cabinet le samedi, puis je pus enfin abandonner ce second emploi.
Le jeudi suivant mon divorce, mon fauteuil habituel resta vide.
Je nettoyai le miroir, rangeai mes ciseaux et ouvris la porte à la cliente suivante.
Pendant un an, j’avais écouté une autre femme raconter ma vie comme si je n’y avais aucune place.
Ce matin-là, pour la première fois depuis longtemps, toutes les décisions qui me concernaient m’appartenaient.
