La voix de mon père continua de sortir du petit appareil.
— Sophie croit que je ne comprends plus ce qui se passe autour de moi. Elle se trompe.
Personne ne bougeait.
Même Bruno semblait écouter.
Dans l’enregistrement, Papa expliquait que Sophie lui avait apporté plusieurs documents pendant les dernières semaines de sa maladie.
Elle prétendait qu’il s’agissait de papiers médicaux.
En réalité, l’un d’eux transférait la maison, l’atelier et presque toutes ses économies à son nom.
— Elle a guidé ma main parce que je ne pouvais plus tenir correctement un stylo, poursuivit-il. Mais je n’ai jamais accepté de lui donner la maison.
Sophie secoua la tête.
— Il était sous médicaments ! Il ne savait plus ce qu’il disait !
Monsieur Vidal s’avança.
— C’est pour cette raison qu’il m’a demandé d’être présent lorsqu’il a enregistré la suite.
Sa voix apparaissait effectivement sur l’enregistrement, accompagnée de celle de Maître Lenoir, le notaire de notre père.
Papa avait découvert le transfert avant qu’il soit officiellement enregistré. Il avait immédiatement fait annuler le document et rédigé une nouvelle disposition.
La maison ne revenait ni à Sophie ni à moi.
Elle devait être vendue après la mort de Bruno, qui conservait le droit d’y vivre avec la personne désignée pour prendre soin de lui.
Le reste devait être partagé équitablement entre ses deux filles.
Mais l’enregistrement révélait quelque chose de plus douloureux.
Trois nuits avant sa mort, Papa avait surpris Sophie dans l’atelier. Elle cherchait l’original du document annulant le transfert.
Lorsqu’il avait tenté de l’arrêter, elle lui avait arraché sa chevalière et l’avait utilisée pour reproduire son sceau sur une nouvelle version.
Bruno avait commencé à aboyer.
Effrayée d’être découverte, Sophie avait caché les papiers et le dictaphone dans son ancien sac rose, derrière une armoire de l’atelier.
Elle pensait revenir les chercher après les funérailles.
Mais le chien avait reconnu l’odeur de Papa sur son mouchoir.
Voilà pourquoi il grattait constamment la porte.
Voilà pourquoi Sophie refusait de le voir dans l’église.
Lorsque l’enregistrement se termina, Sophie ne nia plus.
Elle s’assit dans l’allée et cacha son visage entre ses mains.
— J’avais des dettes, murmura-t-elle. Je pensais pouvoir vendre la maison avant que quelqu’un découvre les documents.
Le notaire récupéra le sac. Une enquête fut ouverte pour tentative de fraude et falsification de signature.
Je ne ressentis aucune victoire.
Seulement le vide laissé par la découverte que ma propre sœur avait transformé les derniers jours de notre père en négociation.
Après la cérémonie, Bruno refusa de monter dans la voiture de Monsieur Vidal.
Il retourna devant le cercueil et posa doucement sa tête contre le bois.
Personne n’essaya de l’éloigner.
Je m’assis près de lui jusqu’à ce que l’église soit entièrement vide.
Sophie reconnut finalement les faits et accepta de restituer l’argent qu’elle avait déjà déplacé. Je ne coupai pas définitivement tout contact avec elle, mais je refusai de lui offrir un pardon qu’elle n’avait pas encore appris à mériter.
Bruno vint vivre avec moi dans la maison de Papa.
Chaque matin, il attendait quelques secondes devant la porte de l’ancien atelier avant de me suivre dans le jardin.
Le vieux sac rose fut conservé par le notaire comme preuve.
La chevalière, elle, me fut rendue.
Je l’accrochai au collier de Bruno.
Parce que ce jour-là, au milieu d’une église remplie de personnes venues parler de fidélité, le seul être incapable de prononcer un mot avait été celui qui avait refusé de laisser la vérité enterrée.
