Molly courut vers Walter.
— Tu l’as réparé !
Le vieil homme sourit.
Le vélo rouge semblait presque neuf.
Les freins fonctionnaient.
La chaîne brillait.
Le vieux guidon avait été redressé.
Mais Walter avait volontairement laissé une petite rayure sur le cadre.
— Celle-là devait rester, dit-il.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est ton vélo. Pas un vélo neuf.
Puis Molly remarqua le petit objet fixé derrière la selle.
Une vieille plaque métallique.
Un prénom y était gravé.
Emily.
— C’est qui ?
Walter ne répondit pas immédiatement.
Il regarda les dizaines de bicyclettes éparpillées sur la pelouse.
Puis il s’assit sur les marches du porche.
— Ma fille.
Élodie se figea.
Elle savait que Walter vivait seul.
Elle ignorait qu’il avait eu une enfant.
Emily était morte vingt-sept ans auparavant, à seulement onze ans, après une maladie.
Walter lui avait appris à faire du vélo.
Après sa mort, il avait fermé son petit atelier de réparation et n’avait presque plus jamais touché à une bicyclette.
— Le garage était plein autrefois, expliqua-t-il. Elle amenait tous les enfants du quartier ici. Je réparais leurs vélos gratuitement.
Puis les années avaient passé.
Le garage s’était vidé.
Jusqu’à ce que Molly pousse son vieux vélo rouge jusque chez lui.
— Quand elle m’a dit que mon garage était trop vide… je crois qu’elle ne savait pas à quel point elle avait raison.
La veille au soir, Walter avait pris une photo du vélo à moitié démonté et l’avait envoyée à un ancien ami.
Il avait simplement écrit qu’il recommençait à réparer.
L’ami avait publié l’image dans un groupe local.
Puis quelqu’un avait raconté l’histoire de Walter.
En quelques heures, des dizaines de personnes avaient proposé de donner les vélos inutilisés de leurs enfants.
Pas pour Walter.
Pour qu’il les remette en état.
— Et ensuite ? demanda Thomas.
Walter regarda Molly.
— Ensuite, on les donne.
— À qui ?
— Aux enfants qui n’en ont pas.
Molly resta silencieuse quelques secondes.
Puis elle sourit.
— Alors mon vélo a fait des bébés.
Tout le monde éclata de rire.
Walter aussi.
Le projet prit de l’ampleur.
Pendant les semaines suivantes, le vieux garage se remplit de nouveau de bruit.
Cliquetis de chaînes.
Pompes à vélo.
Rires d’enfants.
Des voisins vinrent aider.
Thomas installa de nouvelles étagères.
Élodie organisa les dons.
Molly, elle, avait une mission très importante.
Elle testait les sonnettes.
Walter refusa toujours qu’on retire la petite plaque portant le prénom d’Emily de son établi.
Mais il ne semblait plus triste lorsqu’il la regardait.
Quelques mois plus tard, le premier grand jour de distribution arriva.
Plus de trente vélos restaurés étaient alignés dans un parc.
Des enfants qui n’avaient jamais possédé de bicyclette attendaient avec leurs parents.
Molly se plaça près de Walter.
— Tu vas pleurer ?
— Absolument pas.
Deux minutes plus tard, il pleurait.
Une petite fille choisit un vélo violet avec un panier blanc.
Walter l’aida à régler la selle.
Quand elle partit en pédalant, il resta longtemps à la regarder.
Molly lui prit la main.
— Tu pensais à Emily ?
Il acquiesça.
— Elle aurait aimé ça.
Molly regarda les enfants qui roulaient partout autour d’eux.
— Peut-être qu’elle aime quand même.
Walter sourit.
Il ne répondit pas.
Un an plus tard, le garage n’était plus jamais vide.
Une petite pancarte fut installée près de la porte.
Pas au nom de Walter.
Au nom d’Emily.
Et le vieux vélo rouge de Molly resta accroché à un mur au-dessus de l’établi.
Walter avait refusé de le donner.
— Celui-là, dit-il, a déjà servi.
Élodie demanda :
— À quoi ?
Walter regarda autour de lui.
Des dizaines de vélos attendaient d’être réparés.
Plusieurs enfants riaient dans l’allée.
Puis il posa une main sur le cadre rouge.
— À me remettre en mouvement.
Et tout avait commencé parce qu’une petite fille de huit ans avait regardé un garage vide et décidé, avec la logique la plus simple du monde, qu’un voisin seul avait peut-être seulement besoin qu’on lui donne quelque chose à réparer.
