L’infirmière s’appelait Claire.
Elle regarda encore le tatouage.
— Qui était l’autre Daisy ?
Wade resta longtemps silencieux.
Puis il répondit :
— Ma fille.
Claire sentit son souffle se couper.
Vingt-cinq ans plus tôt, Wade avait vingt-deux ans.
Il travaillait la nuit dans un garage.
Sa compagne, Rebecca, avait accouché prématurément d’une petite fille.
Daisy.
Elle avait vécu neuf jours.
Wade n’était venu qu’une seule fois.
— Pourquoi ? demanda Claire doucement.
Il regarda la petite Daisy endormie contre lui.
— Parce que j’étais idiot.
Il avait peur des hôpitaux.
Peur des machines.
Peur de voir sa fille si petite.
Et surtout peur de comprendre qu’il ne pouvait rien réparer avec ses mains.
Alors il avait fui dans le travail.
Puis dans l’alcool.
Lorsque sa fille mourut, Rebecca ne lui pardonna jamais.
Leur relation s’effondra.
Quelques années plus tard, Rebecca donna naissance à Selena.
Wade essaya de devenir un meilleur père.
Mais il était déjà trop tard pour certaines blessures.
— Selena sait tout ça ?
— Oui.
C’est précisément pour cela qu’elle avait coupé presque tout contact avec lui.
Elle lui reprochait d’avoir abandonné sa mère au pire moment de sa vie.
La note dans son téléphone avait donc un sens.
Papa — appeler seulement si je suis en train de mourir.
C’était à la fois une colère et une porte laissée entrouverte.
Claire demanda :
— Et le fauteuil ?
Wade passa une main sur l’accoudoir vert.
Après la mort de sa première fille, Rebecca avait donné de l’argent à l’hôpital pour acheter plusieurs fauteuils destinés aux parents de bébés prématurés.
Elle avait demandé qu’un seul porte une petite plaque avec le prénom Daisy.
Wade ne l’avait jamais su.
Jusqu’à aujourd’hui.
Il regarda le fauteuil.
Puis le bébé.
— Je suis donc assis sur ce qu’elle a laissé derrière elle.
Claire hocha doucement la tête.
Quelques heures plus tard, Selena commença enfin à se réveiller en soins intensifs.
Lorsque les médecins lui expliquèrent que son père était auprès de Daisy, elle se mit à pleurer.
— Il est vraiment venu ?
— Il n’est pratiquement pas parti.
Wade hésita longtemps avant de monter la voir.
Lorsqu’il entra dans sa chambre, Selena détourna d’abord les yeux.
— Tu as attendu que je sois presque morte pour venir ?
Il ne chercha pas d’excuse.
— Oui.
Elle le regarda, surprise.
— Tu pourrais au moins mentir.
— J’ai déjà perdu trop d’années en mentant à moi-même.
Il lui raconta le fauteuil.
Le tatouage.
La première Daisy.
Selena resta silencieuse.
Puis elle murmura :
— J’ai donné son prénom à ma fille à cause de maman.
Wade baissa les yeux.
— Je sais.
— Non. Tu ne savais rien. Tu n’étais jamais là quand elle racontait cette histoire.
Cette phrase le frappa.
Mais il l’accepta.
— Alors raconte-la-moi maintenant.
Ce ne fut pas un pardon immédiat.
Selena ne se jeta pas dans ses bras.
Elle ne lui dit pas que tout était oublié.
Mais quelques jours plus tard, lorsqu’elle fut assez forte pour descendre en fauteuil roulant jusqu’à l’unité néonatale, elle trouva son père au même endroit.
Dans le fauteuil vert.
Daisy contre lui.
Selena s’arrêta à l’entrée.
— Papa ?
Wade leva les yeux.
— Oui ?
— Tu peux rester encore un peu.
Ce fut tout.
Mais pour lui, c’était immense.
Les semaines suivantes, il revint chaque jour.
Pas pour se faire pardonner.
Pas pour raconter son histoire.
Simplement pour être présent.
Lorsque Daisy fut enfin assez forte pour quitter l’hôpital, Claire retrouva Wade devant le fauteuil vide.
Il touchait doucement la petite plaque métallique.
— Vous allez bien ? demanda-t-elle.
Il hocha la tête.
— Je crois.
Puis il regarda la porte par laquelle Selena venait de sortir avec son bébé.
— J’ai passé vingt-cinq ans à penser que je ne pouvais plus réparer ce que j’avais fait.
Claire répondit :
— Certaines choses ne se réparent pas.
Wade acquiesça.
— Non.
Puis il sourit faiblement.
— Mais on peut arrêter de les abandonner.
Et c’est ainsi que l’homme que toute l’unité avait d’abord regardé comme un étranger intimidant resta gravé dans leur mémoire.
Pas à cause de ses tatouages.
Pas à cause de sa moto.
Mais parce qu’il avait passé douze heures dans un petit fauteuil vert à tenir une enfant portant le même prénom que celle qu’il n’avait pas su tenir autrefois.
